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Éternels débats

octobre 2020

Avertissement ! Ce texte parle d’avortement sans détours et peut être difficile à lire pour les âmes sensibles. Si tel est votre cas, passez votre chemin, offrez-vous un récit de voyage, c’est plus distrayant.

Le prolongement du délai d’avortement a été adopté à l’assemblée il y a deux jours et à cette occasion j’ai entendu des horreurs, qui à chaque fois qu’elles ressurgissent à l’occasion des éternels débats à ce sujet, provoquent chez moi une rage sans limites. Pour exemple, ce titre de France 24 qui édulcore pourtant certains propos. Ambiance houleuse à l’Assemblée nationale sur l’allongement du délai légal de l’IVG

À l’âge de 17 ans, je me suis retrouvée un matin, les pieds dans les étriers d’un bloc opératoire, sous légère anesthésie locale, pour un avortement « de confort » (comprenez sans raison médicale, sans danger particulier lié à la grossesse ou à l’accouchement) à l’époque on disait « de confort » dans ces cas, et le terme n’était pas anecdotique.

Dix-sept ans, cafouillage de pilule, coït interrompu bien mené à terme, 10 jours après, le doute. J’étais réglée comme une horloge, 28 jours pas un de plus, pas un de moins, et ce depuis ma onzième année.
10 jours de retard, médecin, verdict, « vous êtes enceinte ma p’tite » avec la petite touche de délicatesse en plus « vous avez le milieu idéal ça va bien se passer ».

Oui, mais non, il n’était pas question que ça se passe. J’étais sûre et certaine que je ne voulais pas à plus ou moins long terme, changer des couches et veiller sur qui que ce soit qui dépendrait de moi. Ce n’était pas une découverte, c’était acté dans ma petite tête de femme/adolescente, je ne voulais pas être mère, merci bien. Le « géniteur » était un oiseau de passage, il n’en a jamais rien su.

Mais une mère j’en avais une et elle a été parfaite comme toujours (je pense vraiment qu’on ne peut pas rêver mieux, à ce moment-là et pour tout le reste).
La décision m’appartenait mais elle serait là si j’avais besoin d’aide matérielle ou autre.

Et ça n’a pas dû être facile pour elle, qui n’avait pas eu le choix après moi, pour raison médicale, d’avoir d’autres enfants. Ce qu’elle aurait souhaité je le sais bien.

Visite obligatoire chez la psychologue bien culpabilisante comme il faut.
—  C’est un être vivant qui est là. C’est possible à votre âge d’élever un enfant, même seule et de poursuivre des études. Vous le regretterez peut-être dans le cas contraire. Et blabla, et blabla.

Je ne me souviens plus des termes exacts, mais dans le fond c’était vraiment ça, et cela a plutôt eu pour effet de me conforter dans mon choix.
Mauvaise pioche madame.

Délais de réflexion, une semaine il me semble, et rendez-vous pris pour l’avortement dans une clinique privée où les délais étaient raisonnables et le coût certainement prohibitif. Pour tous les à côtés, j’ai eu beaucoup de chance, beaucoup plus de d’autres. D’être épaulée, d’être celle que j’étais, peu en proie au doute, d’aimer la vie, d’avoir des amis, des amours, d’aimer la fête, l’art et les chemins de traverse et d’être persuadé que c’était le seul choix possible.

Pour l’intervention en elle-même, c’est une autre histoire.

Anesthésie locale, ça veut dire consciente, des bruits, des paroles qui se disent, et de la douleur aussi malgré tout. J’avais beau être costaude, je n’en menais pas large et l’on ne peut pas dire que l’ambiance respirait la bienveillance.
Un peu de condescendance, pas mal d’autorité sauf de la part d’une aide-soignante qui m’a beaucoup réconfortée.

Quand le médecin, après avoir longuement aspiré l’intérieur de mon utérus a compté les morceaux, à voix haute, en concluant, « c’est bon, on a tout », ça n’a pas été très facile je dois dire.

Je sais ce qu’est la douleur, j’ai bien donné au cours de ma vie, mais celle-là, je m’en souviens encore. Des règles très douloureuses puissance mille, des contractions, des spasmes qui vous déchirent le ventre. Après quelques heures en salle de repos, on m’a dit que je pouvais rentrer chez moi, pissant le sang et pliée en deux.
Là encore j’ai eu la chance d’être accompagnée et entourée.

Quelques jours après, tout allait bien physiquement, j’ai probablement accusé le coup, mais j’en ai beaucoup parlé tout de suite, avec les deux copains homos très compatissants et les copines pour les mettre en garde et leur faire la chasse pour qu’elles n’oublient pas de se protéger. En quelques mois, j’étais devenu miss contraception de la cour du lycée, je distribuai les conseils les adresses de plannings familiaux et les modes d’emploi pour capotes sans fuites. Au moins, ça a servi à quelque chose, pour d’autres je l’espère, et pour moi qui ai redoublé de prudence.

Quand je vois il y a quelques jours ressurgir les fantômes des discussions sur la loi Veil, je suis effarée et inquiète.

Il y a eu beaucoup de progrès de fait, l’anesthésie générale presque systématique, la moindre culpabilisation si j’en crois ce que je j’ai vu en accompagnant il y a un couple d’années une amie pour la même intervention, dans la même clinique, mais rien n’est gagné.

Les femmes et les jeunes filles a fortiori ne sont pas du tout égales devant ce droit. Mal informées, en situation matérielle difficile, isolées, etc., etc. beaucoup d’entre elles se retrouvent encore hors délais. Et c’est une honte pour la République de nier la souffrance de ces femmes. C’est un sujet grave qui ne sera jamais pour aucune d’entre nous, une solution de facilité, ni confortable !

Messieurs qui débattez sur l’avortement, ses délais, ses modalités, si vous n’êtes pas médecins et n’avez pas d’arguments médicaux à apporter, taisez-vous par pitié ! Vous avez le droit d’avoir un avis, une opinion, mais gardez-les pour vous. Dans l’état actuel des choses, vous ne serez jamais enceinte ni vous n’accoucherez. Ceci ne vous concerne pas.

Votez en votre âme et conscience puisque vous êtes mandaté pour cela, mais épargnez-nous vos bien-pensances et vos craintes de dérives. CQFD comme dirait un ami. [1]


[1Ce Qu’il Fallait Démontrer