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Ne rien faire

juillet 2017

Vers la fin du XXe siècle, j’ai arrêté toute activité, pendant presque une année.
Quand je dis « toute activité », c’est presque vrai. Je ne faisais plus que l’indispensable, le nécessaire, le quotidien. Et bien évidemment j’avais aussi cessé de travailler.

Je bénéficiais d’une fin de droits du régime des intermittents du spectacle, juste de quoi subvenir en faisant gaffe et en vivant chichement.

J’avais vraiment besoin de me poser, de retrouver mes marques, de savoir où je voulais aller, de retrouver des envies, un sens.

C’est un énorme luxe qui, j’en ai bien conscience, n’est pas donné à tout un chacun.

Quand on me demandait ce que je faisais, je répondais « je ne fais rien ».

Ce qui ne manquait pas de provoquer chez mes interlocuteurs, soit de l’enthousiasme (rare) : « oh c’est chouette, j’aimerais tellement ne rien faire », soit une certaine incrédulité, voire une forme de scepticisme teinté de reproches : « Rrrriiiiien, tu es sûre ? On ne peut pas, ne rien faire. Et tu ne t’ennuie pas ? » [1]

Hé bien non, je ne m’ennuyais pas. J’ai dû passer en une année autant d’heures assise sur un fauteuil, dans un parc, sur un banc à penser et réfléchir que pendant les 10 années suivantes.

Ne pas écrire, ne pas lire (ou si peu), laisser aller son âme, respirer le monde, regarder les passants passer, rêvasser, imaginer, analyser, essayer de comprendre, de se comprendre, de se trouver, observer et ne rien faire…

J’avais tout de même mon lot d’occupation quotidienne : marcher, cuisiner, les tâches ménagères (qui ne sont pas sans noblesses) [2] en écoutant des programmes radio choisis pour ne pas perdre complètement pied avec la réalité. Et je ne vivais pas seule.

Mais je n’étais vraiment pas très occupée.

Mais le plus important c’est que je n’avais pas de télé et pas d’internet ni de téléphone connecté, avec ses apps « notificatrices » et son tour du monde en 45 secondes.

Je ne suis pas certaine que je pourrais renouveler aujourd’hui cette expérience sans être happée à la moindre occasion par un écran smart ou pas.

C’est certainement possible mais un peu plus compliqué.

J’ai compris à cette époque ce que « prendre son temps » et se recentrer voulait vraiment dire, et je crois bien que même s’il m’arrive de l’oublier ça a profondément changé mon rapport au monde, à la vie et au temps qui passe. Je ne regrette pas du tout cet entre parenthèses, face à face avec moi même.

Et si on avait tous le droit, à un moment de s’arrêter pour ne rien faire ?

Porcelaines flottantes / Mondes flottants 2017

[1Et encore, à l’époque je ne connaissais personne sur LinkedIn, imaginez…

[2Merci Monsieur Audiard :)

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