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Pandémie

novembre 2020

La Grande Ourse a bougé. Elle est un peu plus basse, en partie cachée par la cime des haies. Le ciel d’automne est noir au réveil, revêtu de son tapis d’étoiles. Je ne me lasse pas d’observer la naissance du jour. J’aime cet instant magique quand les lumières du ciel s’éteignent, avalées par le voile qui se lève, comme au théâtre quand l’ouverture est « à la française » et que les pans s’écartent et se soulèvent simultanément.

J’ai observé un moment deux satellites qui dansaient une ronde. S’éloignant à chaque tour un peu plus l’un de l’autre, jusqu’à reprendre chacun leur course dans le sens opposé.

J’ai pensé à Melancholia que j’ai beaucoup aimé. Je m’étais dit que ce serait intéressant de vivre un moment comme celui-là. Enfin, justice. La mort fait partie de la vie. Dès la première seconde nous commençons à mourir. Le compte à rebours se met en route, plus ou moins rapide, plus ou moins douloureux, plus ou moins juste. Plutôt moins que plus. Dans ce contexte, tous seraient logés à la même enseigne, pas de quartier, pas d’injustice.

Je n’ai pas peur de la mort pour moi. De la maladie, de la souffrance, oui. De la mort, non. Je ne suis que de passage, en visite. Je ne suis pas attachée à la vie en tant que telle. Je n’ai pas cette rage, cette force. Vivre ne vaut que pour ce que l’on en fait et ce que la vie nous donne. Si elle ne donne plus rien, ou que l’on n’en fait plus rien, à quoi bon ?

Depuis hier j’ai des frissons, mal à la tête, une grosse fatigue, mais je n’ai pas de fièvre. Ce n’est probablement rien de plus qu’une petite sinusite ou un rhume, mais les temps sont à l’inquiétude pour les humains. J’ai hésité à en parler à mes proches pour ne pas faire souci. Il n’y a pas lieu de s’en faire.

Pandémie.

Nous vivons et allons vivre en pandémie. Loin les uns des autres, sur nos gardes, distants. Est-ce la vie ? Je ne saurais répondre définitivement, mais je sens bien que non. Pas pour moi, pas pour mon idéal, pas pour mes attentes, pas dans mes chimères. Le ciel sera toujours là, les petites lumières aussi. Je ne suis pas certaine que cela suffise à faire que le chemin ne soit pas trop abrupt.

Combien de temps tiendrons-nous la distance sans nous étioler ?
Je m’étiole déjà. Je sens l’envie disparaître, doucement, tranquillement, imperceptiblement. Nous n’en sommes qu’au début. Nous allons apprendre. Les plus jeunes apprendront. Ils inventeront, réinventeront… La survie de l’espèce.

Je vais attendre. Attendre que ça se passe. Observer de loin, jusqu’au détachement, complet, irrémédiable, celui qui fait déposer les armes.
Il y aura peut-être des joies, peut-être pas, ce sera long ou pas, je ne sais. Je suis patiente. J’attendrai, sereine, aussi longtemps que je pourrai. Le jour où cela deviendra trop pénible, ne comptez pas sur moi pour fabriquer un radeau, ou m’accrocher aux bois flottés, je n’ai pas cet appétit-là.

Je continuerai à regarder le ciel, sourire aux étoiles, me réchauffer au soleil, saisir au vol les plaisirs de passage, écouter le rossignol dans la nuit, lire de la poésie, et peut-être même, danser dans la cuisine à l’abri des regards. Aimer celles et ceux que j’aime, même de loin, le plus longtemps possible, jusqu’au bout du possible, il n’y a que cela qui compte à la fin.

Le jour où je n’aimerai plus, je tirerai ma révérence.

Fresque murale. Athènes, Grèce Mai 2018