Accueil > Moments > Un jour de plus

Un jour de plus

janvier 2021

Nous entamons une année nouvelle. Je vous souhaite pour celle-ci le meilleur de ce que vous pouvez espérer à défaut de la fortune providentielle. Au fond ce n’est jamais qu’un jour de plus, nous le savons bien. Cela ne modifie en rien le cours du temps qui passe. Pourtant, depuis quelques semaines j’ai la conscience diffuse de ce qui m’échappe.

J’ai toujours pris mon temps, je n’ai pas le besoin de faire, à tout prix. Je me promène en prenant des chemins de traverses, sans précipitation depuis le plus loin que je me souvienne. J’ai souvent changé de direction, repartant presque à zéro sans regarder en arrière et sans jamais de regrets. Regretter, c’est mourir un peu disais-je. Est-ce le fait de vieillir qui me donne la mesure des heures qui s’égrènent inéluctablement avec un petit goût amer de jamais plus jamais ? Est-ce simplement la queue de la comète de cette année étrange, tant sur le plan personnel que général ?

Je sens chaque jour un peu plus l’urgence de devoir affronter les mini-deuils qui se succèdent. Ce qui n’est pas, ne sera pas. C’est d’autant plus difficile d’oublier les espérances vaines qu’on ne peut même pas en garder de beaux souvenirs. Je découvre le regret, tardivement. Ce n’est pas une jolie découverte, je m’en serais bien passée, mais il faut faire avec, aller de l’avant.

Il est bien là le problème, aller de l’avant. À chaque jour suffit sa peine dit le proverbe, est-ce vraiment motivant pour qui que ce soit ? Bien sûr il y a les bons moments, toujours. Je les attrape au vol, au besoin je les fabrique et je les partage, le plus possible. Pas toujours assez, cependant.

Il y a cette distance, qui nous est imposée unilatéralement. S’échapper du monde, prendre du recul, se ressourcer, c’est une chose et ce peut être une volonté, un temps que l’on s’accorde, mais nous sommes empêchés et c’est difficile à vivre. D’autant plus lorsque l’on comprend que bien plus de la moitié du chemin est parcourue et que ce qui reste n’est probablement pas le plus enthousiasmant même si l’on gagne en confort et en sérénité. Je ne regrette pas les troubles et les insatisfactions de la jeunesse, cette quête insatiable de soi, sa propre fabrique, dans l’incertitude, sans savoir où l’on va. Et je n’aimerais pas être à la place de ceux qui devraient pouvoir mordre la vie à pleines dents alors que tout les en empêche. Le trajet est bien pensé, il faut de l’énergie en grande quantité pour vivre ces périodes de modelage et de découverte de soi-même, c’est épuisant. Et la vitalité s’amenuise avec les années qui passent, inexorablement. Plus on avance, plus on gagne de moins. Moins souple, moins rapide, moins jolie, moins vive, moins performante, mais plus objective et tolérante sans doute. La sagesse y gagne ce que la fougue y perd, n’est-ce pas ?

Peut-être est-ce cette perception que ce qui vient serait moins exaltant que ce qui fut qui crée un malaise et un sentiment d’impuissance difficile à négocier ?
Tout n’est cependant pas si sombre et il reste de belles échappées. Le spectacle du rouge-gorge qui fait la loi dans SON jardin et s’agite comme un beau diable pour chasser les intrus (qui s’empressent de lui piquer la place dès qu’il a le dos tourné), la mousse et la mâche qui tapissent la terre d’un vert vif, les flocons qui dessinent des étoiles sur les vitres et la terrasse, les amitiés réconfortantes, le café qui fume dans la tasse et tant de choses qui font crépiter les braises et qui entretiennent ma petite flamme. Je souris encore souvent, sans raison apparente, les yeux et les pensées perdues dans la brume du jour qui se lève. J’apprendrai à me résoudre, à accepter ce qui ne dépend pas de moi, à trouver d’autres raisons de réjouissances, à désirer sans attendre, peut-être ? Cette période est une porte qui s’ouvre, sur une autre qui se referme. Il faut négocier le passage entre les deux le plus habilement possible, en gardant tout au fond l’espoir même minime que derrière la porte se cachent de belles surprises que l’on n’ose imaginer.

On ne compte plus les écrits, les penseurs, les experts de l’avancement de la vie, de la maturité et de ses changements, mais chaque expérience est unique. Les connaissances d’autrui en la matière peuvent aider certainement, mais il faut le vivre pour l’appréhender. Il convient de le découvrir par soi-même avec ce que l’on est et ce que l’on a été, au moment où cela devient nécessaire et qui n’est pas le même pour toutes les existences. Un morceau de voyage en plus, qu’il faut faire sien, quoi qu’il en coûte, aussi hasardeux et accidenté soit-il. Un petit goût d’aventure, même intérieure, c’est toujours bon à prendre. Il reste à découvrir encore, surtout lorsqu’on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve ce qui est forcément le cas et que le temps presse, un peu plus à chaque seconde qui passe.

Accordez-moi le bénéfice du doute, je ne suis certaine de rien, j’essaie, je tente, j’avance au rythme qui me convient et si je n’y arrive pas, ce n’est pas bien grave, j’aurais essayé.

Mare à Poules d’eau — Île de la Réunion — Mars 2020