Accueil > Moments > Voyage immobile

Voyage immobile

février 2021

Ces deux dernières semaines j’ai réapprivoisé le silence et l’inactivité.
J’étais en congé.

Un voyage immobile salutaire et nécessaire.
Pour la première fois depuis quelques années, je n’ai pas profité de ces vacances pour m’éloigner du froid et de l’hiver. Je n’ai pris ni l’avion, ni le train, ni des tuk-tuks et autres moyens de transport aussi réjouissants et exotiques qu’inconfortables et fatigants. La période ne s’y prête pas, nous sommes semi-presque-en-partie-sauf-économiquement confinés, mais surtout j’avais besoin, comme me l’a judicieusement conseillé un ami, de me refaire une santé.

J’ai tout simplement pris du repos. Calmement et le plus souvent silencieusement. Au programme, ne rien faire. Ne rien contrôler, laisser les pensées se balader comme elles veulent, comme elles peuvent. Peut-être en une forme de méditation involontaire ? Serais-je une madame Jourdain de l’introspection ? Ce que j’en ai lu y ressemble quelque peu, mais je n’ai jamais pu y parvenir en le décidant. Ça vient tout seul, ou pas. Et en ce moment ça vient beaucoup.

J’ai lu plus que ces derniers mois. La fatigue installée m’empêchait de me concentrer sur la lecture, je perdais le fil, ne lisais que par bribe, quelques pages, ici et là. Lire à l’envi, de longues heures en silence, entrecoupées de siestes impromptues fut un plaisir gourmand.

Je me suis accordé des balades dans les gravières gelées, des flâneries sans buts, l’absence d’horaire pour tout, l’observation du rouge-gorge et de ses petits camarades à plumes, des découvertes musicales et des danses improvisées.

Des heures se sont écoulées, sereines devant les flammes vacillantes.
Le feu exerce sur moi une étrange fascination. Si ce qui respire est vivant, il l’est, absolument. Il s’étouffe, inspire, s’emballe, souffle, chuchote. Pour le faire durer dans un foyer ouvert sans le charger inutilement, l’attention est de mise. Le feu s’apprivoise. Il suffit parfois lorsque les flammes bleues s’étiolent de déplacer une bûche de quelques millimètres pour qu’elles retrouvent leur vigueur. C’est un long apprentissage fait d’observation et de sensations qui me procure une étonnante satisfaction. Le spectacle des braises et des flammèches dans l’âtre est toujours un moment de plaisir. Le bonheur à portée d’allumette.

J’avais oublié à quel point j’ai besoin de ces temps loin du monde, de l’agitation, du brouhaha permanent. C’est une sensation impalpable de déconnexion qui se produit tout à coup, subitement. Contrairement à ce que j’écrivais ici, c’est possible, même à l’heure d’internet. Il suffit de débrancher.

On m’a toujours fait le reproche de m’absenter sans crier gare, de m’isoler, n’importe où, n’importe quand, depuis l’enfance, à la maison, à l’école, au café, en voyage. Je peux décrocher en une fraction de seconde, ne plus entendre les questions que l’on me pose, ou les mots qui se disent, perdue dans mes pensées, loin, tous capteurs éteints. Je suis là, sans l’être. Combien de fois ai-je eu l’impression de devoir abandonner un état pour entrer dans un autre, au prix d’une sensation pénible d’arrachement, afin de pouvoir répondre à une question aussi bête que « Tu veux manger quoi, ce soir ? ». Avec un temps de latence parfois non négligeable, je l’admets volontiers. Je n’y peux rien, j’essaie depuis toujours ; j’échoue.

Je ne suis pas la seule, je le sais bien. J’ai souvent lu ou entendu ce constat chez d’autres. Comment font celles et ceux qui ne disposent jamais ou presque d’un moment de solitude ? C’est tellement plus confortable de goûter ces instants quand l’on n’a pas à donner le change.

Je peux profiter pleinement de l’humeur vagabonde stationnaire. Alors je savoure. Comme je suis un animal social tout de même et pipelette à mes heures j’ai les amitiés au bout du clavier quand l’envie de dire des bêtises et de rire est là ou quand un petit spleen vient sournoisement me chatouiller. Encore bien trop souvent à mon goût, et sans que je puisse en saisir l’exacte raison, mais de moins en moins. Work in progress.

J’ai aussi perdu une petite statuette de Ganesh souvenir d’Inde, qui trônait sur le rebord de la cheminée. J’ai peu d’objets auxquels je suis attachée, celui-ci en faisait partie, et je suis un peu contrariée de sa disparition mais également assez perplexe, parce qu’elle est extrêmement mystérieuse. Si je reçois une carte postale du Ratha de Ganesh à Mahabalipuram, je ne serai même pas étonnée.

À part ce petit désagrément, je n’ai pas souffert de l’isolement imposé, contrairement à celles et ceux qui pour de multiples raisons le vivent très mal.
Je lis et j’entends de plus en plus de témoignages de personnes en proie à la tristesse, au chagrin, à la colère. Cette année aura été épuisante nerveusement pour beaucoup. Je ne sais quand et si nous pourrons reprendre une vie sociale comparable à celle que nous avons connue. Le spectre du virus planera-t-il longtemps sur nos relations ? C’est probable et l’humanité ne sortira pas indemne de cette période de dystopie subite et violente.

Cette parenthèse de deux semaines m’aura permis de me ressourcer, de recharger les batteries et de gagner en résilience face aux conséquences de cette pandémie sur nos vies. Je rêve d’embruns et d’océan, c’est probablement avec mes quelques amis proches, ce qui me manque le plus. Le printemps me donnera peut-être l’occasion d’y goûter de nouveau… En attendant je reprends le travail en étant plus reposée et énergique que depuis de nombreux mois, et c’est parfait car je crois bien qu’une nouvelle aventure professionnelle m’attend, sous peu.

Reflet sur lac de gravière - Janvier 2021